19.07.2009
Le Manifeste du Monde Libre
Le Manifeste du Monde Libre / Bruno Bisaro
Manifeste en faveur de la création d'un parti européen gay et lesbien
Notes préliminaires, Spilimbergo, Italie du Nord, 19 juillet 2009

1- Après l'oppression
La lutte contre les discriminations (et contre toutes les formes de discrimination) est un combat permanent et de tous les instants. Notre combat est aujourd'hui politique. Je ne dis pas qu'il ne l'était pas auparavant, à d'autres époques, du temps de l'oppression, mais ce combat ne pouvait revêtir alors de caractère politique que pour l'oppresseur jamais pour l'oppressé.
Notre droit de cité et notre droit d'appartenir à l'histoire (l'histoire du monde libre) étaient tributaires de notre faculté de nous accommoder du silence forcé et de la discrétion et de notre sens du sacrifice, celui de certains de nos idéaux au nom d'un idéal commun (républicain, monarchique, impérial...). Cela supposait que nous ayions dans notre quotidien, à chaque heure du jour et de la nuit, moins le souci de la vérité que celui du vraissemblable, que nous puissions trouver des protecteurs en haut lieu et surtout que nous soyions des hommes (et non des femmes) etc... etc...
Notre combat est aujourd'hui politique parce qu'il nous serait désormais possible de voter comme tout un chacun (comme des oppresseurs du monde libre) c'est-à-dire aussi de manière utile et par vengeance : POUR NOUS MEMES ET SEULEMENT POUR NOUS MEMES !
Politique également parce que notre idéal a justement cessé d'exister comme idéal. Il a cessé d'exister dans la bouche du poète et dans la bouche du prophète comme si nous avions perdu la meilleure partie de nous-mêmes.
Oppressés, opprimés que nous étions (mais encore de manière inégale selon les pays, selon notre origine sociale, notre genre...), nous sommes devenus des oppresseurs. Nous sommes devenus de véritables citoyens et non plus seulement des "citoyens modèles", des purs produits de l'histoire (en ce sens, à notre tour, nous sommes condamnés à servir d'exemples aux générations futures), nous sommes devenus brusquement, en quelques années, l'archétype du nouvel Occident.
2- Vivre
Vivre pleinement ce que nous sommes et ce que nous étions, ce que nous revions de vivre dans notre ignorance (et non dans notre innocence) et dans la culture des ouvrages mis à l'index, ce que nous nous refusions de vivre, par habitude et pour ne pas perdre notre dignité (même celle de l'interlope), ce que nous nous refusions de vie et de rêve, depuis la nuit des temps, dans la nuit des temps ordinaires...
Le rêve est toujours une réalité pour l'opprimé, rarement pour l'oppresseur. Il existera toujours un theâtre de l'opprimé... etc... etc...
Le rêve est une réalité comme une autre, majeure, pleine et entière, comme la lumière de la traversée...
(comme la lumière dans la nuit la plus noire, nuit de l'inquisition, nuit de l'instinct et du devoir accompli, nuit des interdits majeurs et de tous les interdits, nuit des interdits de la majorité)
... et les silences d'une nuit de cristal ! etc... etc...
3- La marche des fiertés, Paris, 2009
La marche des fiertés n'est pas seulement une démonstration du monde libre, démonstration occidentale...
C'est avant tout une marche intérieure, une démarche présocratique, le cheminement d'aspirations profondes, ancestrales, antérieures au monde libre...
Dans ce rituel, ce qui fait sens et ce qui fait corps résident comme dans le silence de toutes les marches de commémoration, dans ce que le marcheur garde en lui et à l'intérieur de lui, au plus profond de lui-même... Intacts comme la pudeur d'Octave ou d'Octavie, sa peur de mourir et son envie de vivre !
Le marcheur du centre-ville cotoie le marcheur des banlieues, des faubourgs et des campagnes, le marcheur de la capitale, ceux venus d'autres capitales et des villes de province.
Chemin de croix, route vers Rome, vers Damas, vers Constantinople, appelez cela comme vous voudrez !
Le visage du marcheur est comme la transfiguration du Christ citoyen d'Athènes. Sa main a frolé la mienne.
LES FIERTES SONT INCIVILES ET NON BARBARES !
4- Les réflexes
Notre condition récente d'oppresseur nous apporte certains avantages considérables sur l'oppresseur ancien totalement dépourvu d'humanité et que l'ennui habite (ainsi que la peur de perdre ses privilèges, privilèges liés à son statut plutot qu'à son rang et à son ancienneté)...
Cependant, dans la plupart des cas, notre premier réflexe est de disparaître.
Le premier réflexe de l'oppresseur récent (ou de celui qui se découvre brusquement oppresseur dans un monde libre) est de se faire le plus discret possible (comme l'immigré ou le clandestin), de se rendre invisible (comme une femme du monde pré-libre), de se perdre dans la masse ou dans la majorité (majorité des oppresseurs du monde libre qui ignorent leur condition d'oppresseurs ou qui agissent comme s'ils l'ignoraient totalement et qui disparaissent avec fracas), sorte de retour perpétuel à l'état antérieur ou d'origine, état d'après la sauvagerie, pré-révolutionnaire, statique d'avant la réforme.
Nous agissons comme l'esclave affranchi qui espère autant qu'il redoute de croiser en chemin son ancien maître. S'il venait, oserait-il seulement paraître en homme libre, oserait-il croiser son regard ? Le regard du vieux maître est pourtant celui du vieux père de famille : bienveillant, complice... Brusquement le drôle s'empare d'un fouet flambant neuf et le tend au viel homme, arthritique et anxieux, le poignet dans le plâtre, pour qu'il lui administre de nouveau le fouet en place publique. La douleur d'un homme libre est-elle en tout point comparable à la douleur de l'opprimé ? Puis il s'en va et poursuit son chemin en rasant les murs, en homme libre, le front haut de celui qui a reçu une bonne leçon, la culotte remontée à mi-cuisses et chargée d'expériences nouvelles... C'est ainsi qu'il disparaît et que nous le regardons disparaître...
Notre deuxième réflexe est de refuser notre changement d'état et de le refuser définitivement. Si les plus anciens d'entre nous ont parfois la nostalgie de l'oppression (ils ont en réalité la nostalgie de leur jeunesse), celles et ceux de ma génération (nés avec le premier choc pétrolier du monde libre) et les plus jeunes (nés sur les décombres du mur de Berlin) ont quant à eux la nostalgie d'une époque qu'ils n'ont pas connue et qu'ils ne connaitront jamais. Ils agissent tous en oppresseurs mais avec le visage de l'opprimé. Ce réflexe là n'est rien d'autre que la tentation du fascisme dont parle Pier Paolo Pasolini, cette tentation que nous avons de vivre et de mourir dans une conscience tragique du monde. Cette tentation du fascisme est présente dans tous les partis politiques du monde libre.
Notre troisième réflexe est de nous débarrasser de l'oppresseur ancien. Ainsi nous pouvons choisir de détester Nicolas Sarkozy simplement parce qu'il est ce que nous détestons le plus en nous. Le nouvel oppresseur veut-il faire payer à celui qu'il reconnait ou qu'il croit reconnaitre comme son ancien oppresseur l'humiliation subie au moment de l'adolescence (sous la douche ou dans les vestiaires après un tournoi de football ou une compétition de natation), le souvenir d'un crime crapuleux ou antique, la continuité d'autres crimes, ceux du monde libre et du monde pré-libre dont tous deux, l'ancien et le moderne, portent désormais l'entière responsabilité.
Notre quatrième réflexe est de refuser le monde libre, c'est-à-dire la dialectique oppresseur-oppressé. Ce dernier réflexe renvoie en réalité aux trois précédents. Toute critique du monde libre se retourne en réalité contre nous-mêmes, nous condamnant à disparaître, à faire de nous des oppresseurs fascistes ou des oppresseurs irresponsables.
5- Agir
Agir (agir au niveau politique) c'est-à-dire aussi dans l'urgence (à long terme, véritablement et pour reprendre la formule du "prophète" Keynes, nous serons tous morts !), agir en nouvel oppresseur, en oppresseur récent du monde libre, qui a encore pleinement conscience de ce qu'il était et de ce qu'il est devenu et qui peut donc agir autrement que par habitude, agir pendant qu'il en est encore temps !
Agir (et non pas réagir, selon nos réflexes) :
- Permettre à un parti politique ouvertement gay et lesbien d'exister au niveau européen (cesser d'agir dans l'intéret des partis politiques traditionnels du monde libre, leur servir de "faire-valoir" pour ne pas disparaître justement)
- Lutter contre toutes les formes de discrimination et d'injustice. Lutter contre le fascisme. Faire de l'Europe un espace de liberté pour tous les opprimés. Fermer tous les centres de détention et de rétention. Régularisation de tous les sans-papiers.
- Doter l'Europe d'un véritable ministère de la culture (augmenter en France le budget de la culture à plus de 3 pour cent du PIB). Devenir des "oppresseurs éclairés".
- Créer un ministère des femmes et de la condition féminine.
- Créer un ministère transgenre.
- Légaliser le mariage homosexuel. En particulier, convaincre les démocrates chrétiens du monde libre : être contre le mariage des homosexuels signifie aussi que l'on se batte pour sa légalisation... etc... etc...
- Interdire la prostitution.
- Pour l'adhésion de la Turquie à la communauté européenne.
- Accepter le monde libre comme préalable à la modernité... etc... etc... Créer l'Europe politique.
Bruno Bisaro
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